Les Huguenots DE LA NOUVELLE FRANCE
Les protestants français sont couramment appelés huguenots depuis
1560. Certains d'entre eux s'adonnent à la pêche à Terre-Neuve, font la
traite des fourrures et participent à des tentatives éphémères de
colonisation au Canada (1541-1542), au Brésil (1555) et dans les Carolines
(1562-1564). L'édit de Nantes (1598) leur accorde une tolérance limitée,
ce qui permet à Pierre Chauvin et au sieur de MONTS
de fonder des postes à TADOUSSAC
(1600) et PORT-ROYAL
(1605). Des pasteurs réformés peuvent aussi exercer leur ministère auprès
des pêcheurs et des marins. Toutefois, le travail missionnaire est permis
exclusivement aux catholiques (voir CATHOLICISME),
et, après 1627 au Canada et après 1659 en ACADIE,
même l'instruction et le culte protestants sont interdits.
Un petit nombre de huguenots continuent de
s'infiltrer au Canada et en Acadie en qualité de marchands, d'artisans, de
soldats, de pêcheurs, de domestiques engagés à long terme et même de FILLES
DU ROI. Ils sont forcés de vivre comme de « bons
catholiques »en assistant à la messe, en faisant célébrer leur
mariage à l'église et baptiser leurs enfants par un prêtre. En secret,
beaucoup conservent leurs convictions religieuses réformées et se marient
avec des conjoints partageant les mêmes idées. En 1683, l'intendant se
plaint aux autorités de Versailles qu'au moins 60 « hérétiques »ont
quitté la colonie pour s'établir dans les colonies anglaises protestantes
voisines. Après la révocation de l'édit de Nantes (1685), des marchands
importants sont forcés ou d'abjurer le protestantisme ou de retourner en
France.
Dans les années 1740 et 1750, les activités
commerciales des protestants à Québec et à Louisbourg prennent de
l'importance. Le gouvernement colonial français et les communautés
religieuses catholiques font affaire avec des compagnies protestantes et
juives françaises. Des recherches récentes indiquent que le nombre
d'immigrants protestants pendant le régime français atteint au moins 1450.
La conquête britannique amène la liberté de
culte et on voit apparaître le terme de « protestant français ».
Le 10 août 1764, la religion protestante acquiert un statut officiel et des
huguenots ne tardent pas à être nommés à des postes importants au
conseil exécutif du gouverneur, dans les tribunaux et dans la bureaucratie.
Le plan qui vise à attirer des immigrants français protestants et à
remplacer le clergé catholique par un clergé anglican francophone obtient
peu de succès. Les quelques convertis gagnés par la mission de l'Église
anglicane auprès de la population canadienne-française d'Amérique du Nord
britannique et par la London Missionary Society renoncent à leur langue en
même temps qu'à leur confession religieuse. Le projet d'une Église
protestante canadienne-française solide n'aboutit pas.
Un organisme indépendant, la Société
missionnaire de Lausanne, ouvre un centre en 1834 à Grande-Ligne
(Bas-Canada). En 1839, la French Canadian Missionary Society est créée à
Montréal, un collège biblique est fondé à Pointe-aux-Trembles en 1846 et
la publication Le Semeur canadien est lancée en 1853. À partir de 1880, le
Montreal Presbyterian College, fondé en 1867, assure la formation du clergé
réformé francophone. En 1875, un synode est convoqué afin d'organiser une
Église nationale réformée, mais le projet est abandonné en 1877 au
profit d'assemblées locales indépendantes. Par la suite, les missions de
Grande-Ligne deviennent BAPTISTES,
mais de nombreux protestants francophones adhèrent aux ÉGLISES
PRESBYTÉRIENNES ET RÉFORMÉES pour former enfin des assemblées
francophones de l'ÉGLISE
UNIE DU CANADA.
Auteur: CORNELIUS J. JAENEN
Bibliographie: Cornelius
J. Jaenen, The Role of the Church in New France (1976); Marc-André Bédard,Les
Protestants en Nouvelle-France (1978); J.F. Bosher, Business and
Religion in the Age of New France,1600-1760 (1994).
© Copyright L'Encyclopédie
canadienne 2000 Édition mondiale © McClelland & Stewart Inc., 1999
Pierre
Dugua de Mons (1558-1628)
Derrière Champlain, il y avait Pierre Dugua de
Mons...
Le 22 février 2003 marque le 375e anniversaire du décès de Pierre
Dugua de Mons, l'homme d'affaires qui a eu la vision politique, les talents
et les moyens nécessaires pour envoyer Samuel de Champlain fonder Québec
et ainsi créer, à même sa fortune, une France nouvelle en Amérique.
Dans son Histoire de la Nouvelle-France, l'historien Marcel Trudel écrit
: «sans lui, on peut présumer qu'il n'y eût pas eu Champlain.» Et qui
sait si Québec et tout le Canada auraient été fondés français? De plus,
l'historien français Émile Ducharlet ajoute dans Samuel Champlain, enfant
de Brouage, Hommage au fondateur de Québec «parler de l'œuvre de
Champlain sans mentionner la part prise par Dugua de Mons relèverait d'une
totale méconnaissance de l'histoire ou de la plus invraisemblable mauvaise
foi».
Et pourtant, si la mémoire populaire n'a pas retenu son nom, c'est
sans doute à cause des antagonismes religieux et des premiers historiens,
des religieux catholiques, qui ont privilégié le rôle et les écrits du
catholique Samuel de Champlain au détriment du calviniste Dugua de Mons
dans l'histoire des débuts de la colonisation française en Amérique du
Nord.
Ce colonisateur est né à Royan (Charente-Maritime) vers 1558. Henri
de Navarre le remarque lors des guerres de religion où ce calviniste se
distingue à la défense de Dieppe. La paix revenue, Henri IV lui accorde
une pension et le titre de gentilhomme de la chambre du roi. En 1599, Dugua
accompagne Pierre Chauvin à Tadoussac, où il s'initie à la traite des
fourrures. À son retour, il est déterminé à donner à la France une
colonie stable en Amérique. En 1603, Dugua conçoit un plan de colonisation
en sept articles qu'il soumet au roi. Peu après et malgré l'opposition de
l'intendant Sully, Henri IV accorde au sieur de Mons le mandat de fonder une
première colonie de peuplement en Amérique du Nord et l'investit du titre
de lieutenant-général en Acadie et en Nouvelle-France. En contrepartie, le
sieur de Mons doit s'engager à créer, à ses frais, une colonie stable.
Pour l'aider dans une entreprise aussi risquée et coûteuse, le roi accorde
à Dugua le monopole du commerce des fourrures dans le territoire qui lui
est concédé. Le défi est de taille !
En 1604, Dugua de Mons vient en Acadie, en compagnie de Samuel de
Champlain à titre de cartographe et explorateur, et y fonde la colonie de
l'île Sainte-Croix (Maine). Après un hiver désastreux, il transplante son
établissement à Port-Royal (Annapolis Royal, N.-É.), en 1605. Après la révocation
de son monopole en 1607, Dugua de Mons doit fermer Port-Royal. Mais sa ténacité
et l'encouragement de son jeune collaborateur, Champlain, amènent Dugua de
Mons à demander et obtenir un nouveau monopole, limité à 1608, lui
permettant ainsi de poursuivre son œuvre de colonisateur. Dugua de Mons
demeure en France pour relancer et défendre son projet de colonie. Il
cherche un site plus facile à défendre et moins exposé aux flottes étrangères.
Champlain lui conseille d'établir sa colonie à Québec.
La fondation de Québec
Contrairement à une croyance populaire tenace, Champlain n'était
pas seul pour fonder Québec : il y a, avec et derrière lui, son supérieur
hiérarchique et commanditaire, Pierre Dugua de Mons. En effet, dès le
printemps de 1608, celui-ci forme une nouvelle compagnie commerciale et
reprend son œuvre de marchand-colonisateur. Il affrète deux navires, dont
le Don-de-Dieu qu'il remplit de provisions pour une année, d'armes et des
matériaux nécessaires à la construction d'une habitation fortifiée. Il
prend soin de recruter lui-même les premiers 27 colons-artisans, il assure
leur rémunération et celle de Champlain. Dugua désigne ce dernier comme
son lieutenant avec les pouvoirs exécutifs voulus et lui donne les moyens
financiers nécessaires à l'établissement de la colonie. Dugua de Mons
assurera la subsistance de Québec de 1608 à 1613, et il sera associé aux
différentes compagnies qui suivront.
C'est pourquoi l'historien Jean Glénisson a pu écrire : «Au moment
où tout semblait perdu pour la France en Amérique, c'est à Pierre Dugua
que la Nouvelle-France doit sa survie.» Ainsi, la fondation d'une colonie
permanente à Québec est bel et bien l'œuvre commune du lieutenant-général
Dugua de Mons et de son lieutenant Samuel de Champlain, une réalité
historique méconnue.
Vers les célébrations de 2008
L'anniversaire que nous soulignons aujourd'hui marque une étape
importante en vue des grandes fêtes commémoratives de 2008, où Pierre
Dugua de Mons devra retrouver la place qui lui revient à côté de
Champlain. Déjà, depuis 1999, on peut lire, à la place Royale de Québec,
la plaque historique qui apporte la reconnaissance officielle par la ville
et le gouvernement du Québec du « rôle de premier plan » joué par Dugua
de Mons dans la fondation de Québec de 1608 à 1612. Il faut souhaiter que
bientôt une rue du Vieux-Québec porte son nom, si possible à proximité
du boulevard Champlain, pour symboliser leur œuvre commune, ainsi que la réalité
historique retrouvée.
Enfin, et puisque l'histoire commence à reprendre sa place dans les
programmes scolaires, reste à espérer que les enseignants et les manuels
scolaires donneront à Dugua de Mons la place qui lui revient aux côtés de
Champlain. Les responsables des fêtes du 400e de Québec pourraient peut-être
jouer un rôle exemplaire dans ce sens.
Les
auteurs sont respectivement président de la Société historique de Québec
et de la Fédération des sociétés d'histoire du Québec
Source
: Le Soleil
(Voir
ci-dessous pour deux autres articles de recherche
sur Pierre
Dugua de Mons)
LA ROCQUE DE ROBERVAL,
JEAN-FRANÇOIS DE, lieutenant général au Canada, né
vers 1500 probablement à Carcassonne dont son père fut gouverneur, et décédé
à Paris en 1560.
Il était fils de
Bernard de La Roque, dit Couillaud, seigneur de Châtelrein, et
d’Isabeau de Poitiers. Sa grand-mère maternelle était Alix de
Popincourt, dame de Roberval en Picardie. Les La Roque appartenaient à
une très ancienne famille noble du Sud de la France. Bernard de La Roque
fut gentilhomme de la Maison du roi, ambassadeur, officier du comte
d’Armagnac ; il fut mêlé au procès du maréchal de Gié. La Rocque
de Roberval vivait à la cour auprès du prince François d’Angoulême
qui, devenu roi de France, le protégea toujours. C’est ce qui le sauva en
1535. Converti à la religion réformée, il fut proscrit avec d’autres
protestants dont Clément Marot. Il rentra bientôt en France et vécut à
la cour. Le portrait de La Rocque de Roberval par Clouet se trouve
dans la collection des 310 portraits de la cour de France, au château de
Chantilly.
Mais il avait
compromis sa fortune. Il empruntait à ses cousins les La Roque de
Blaizins en Languedoc, La Roque en Armagnac et les Popincourt en
Picardie. L’idée de refaire sa fortune au Canada semble lui être venue
alors. En 1540, il est tout à fait rentré en grâce auprès de François
ler. Est-il alors revenu au culte catholique ? François Ier
le nomme son « Lieutenant-général au pays de Canada » où il
le charge de « répandre la sainte foi catholique ». Les termes
de sa commission sont formels : sa mission est de fonder une colonie où
il devra construire des églises, des villes fortifiées. Il reçoit un
subside de 45 000ª et il à frété trois navires :
la Valentine, l’Anne
et la Lèchefraye. Des gentilshommes l’accompagneront et le roi lui
donne le droit de tirer des criminels des prisons pour commencer sa colonie.
« Le 15 janvier 1541, dit l’historien Gustave
Lanctot, François Ier signait la commission qui marque la
naissance de la colonisation française. » Jacques Cartier
servira de guide à Roberval. Mais Cartier part dès mai 1541 avec
ses navires alors que Roberval ne partira que l’année suivante. Ils se
rencontrèrent à Saint Jean de Terre-Neuve et Cartier retourna en France
malgré les ordres de Roberval.
Roberval avait eu
des difficultés pour organiser. son expédition : il avait été obligé
de vendre des propriétés et d’emprunter. Il fut à ce moment associé
avec Bidoux de Lartigue et courut la mer en pirate. L’ambassadeur
d’Angleterre se plaignit à François 1er
à cause de navires marchands anglais pris par Roberval. Le roi feignit
de se fâcher contre La Rocque. Ses préparatifs de voyage avaient
inquiété les Espagnols et un espion de Charles Quint lui apprit que le but
du voyage était le Canada. Les trois navires quittèrent La Rochelle,
pilotés par Jean Fonteneau. La traversée dura du 16 avril au 8 juin 1542,
date où Roberval rencontra Cartier à Terre-Neuve.
La navigation
dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent se fit sans autre incident que la
romanesque aventure de « la parente » de Roberval, la demoiselle
Marguerite de La Roque,
qui fut abandonnée dans une île avec son amant. Roberval établit sa
colonie à Charlesbourg-Royal, au Cap-Rouge, où Cartier avait déjà
construit un fort. Le courtisan qu’était La Rocque de Roberval
donna à sa colonie canadienne le nom de France-Roy et au fleuve celui de
France-Prime en l’honneur de François Ier. Un fort fut érigé
et André Thevet
à écrit dans sa Cosmographie que l’on construisit « une
forte maison » et qu’une autre « fut commencée au bord
d’une rivière nommée en langue des barbares le pays Sinagua ». Le pays
Sinagua, c’était probablement le Saguenay.
Roberval entreprit
des explorations, remonta le fleuve, essaya de franchir les rapides de
Lachine. Il tenta une exploration du Saguenay où il croyait trouver des
pierres précieuses et de l’or. Ses barques montées par 70 hommes et
commandées par Lespinay, La Brosse, Longueval, Frotté revinrent sans
avoir trouvé ni royaume du Saguenay ni pierres précieuses. Une embarcation
avait sombré avec Noirefontaine et Le Vasseur. Mais l’épreuve la
plus dure fut l’hiver dans les forts. La petite colonie fut éprouvée
par le froid, la famine et la maladie. La situation devint tragique. Il
semble que Roberval eut à réprimer des révoltes. Un passage de Thevet le
montre d’une sévérité toute calviniste : « Le capitaine
Roberval était fort cruel à l’endroit des siens, les contraignant à
travailler, autrement étaient privés de boire et de manger. Si quelqu’un
défaillait, il le faisait punir. Un jour, il en fit pendre six et quelques
uns qu’il fit exiler en une île, les fers aux pieds pour avoir été
trouvés en larcins qui n’excédaient pas cinq sous. D’autres furent
fustigés pour le même fait, tant hommes que femmes. » Si Roberval se
montrait d’une sévérité terrible, c’est que sa colonie était composée
surtout de repris de justice. Il exerça cependant son droit de grâce, en
faveur il est vrai d’un homme qui l’avait accompagné de plein gré :
Aussillon de Sauveterre. Ayant tué un matelot récalcitrant, Sauveterre reçut
une lettre de rémission. Ce document, daté du Canada le 9 septembre 1542
et portant la signature autographe « J. F. de La Rocque »,
est la plus ancienne et la première pièce officielle canadienne.
Roberval paraît
avoir douté rapidement du succès de son entreprise et il envoya un navire
en France, avec Sauveterre et Guignecourt, demander au roi de le secourir.
Et il s’embarqua avec tout son monde sur les vaisseaux envoyés par François
Ier. Sa colonie n’avait guère duré que quelques mois.
Certains historiens ont dit que Jacques Cartier dirigeait cette expédition
de secours, mais ce quatrième voyage de Cartier au Canada est fort douteux.
Dans l’ordre du roi du 26 janvier 1543 à Aussillon de
Sauveterre envoyé au secours de Roberval, il n’est pas parlé de Cartier.
Charlevoix* à prétendu que Roberval fit un second voyage en Amérique avec
« son frère Pierre de La Roque » et qu’ils périrent
dans un naufrage en 1549. Mais Roberval ne périt certainement pas en 1549
puisqu’en 1554 il soutient un procès contre Jean de Boutillac. Et son frère,
qui ne se nommait pas Pierre mais Jean de La Roque, ne courait pas les
mers car il était moine et prieur de son ordre en Normandie.
La tentative
coloniale de Roberval fut désastreuse pour lui-même, pour le Canada et même
pour Jacques Cartier. Les « pierres précieuses » ramassées sur
le sol canadien et l’or n’étaient ni des pierres précieuses ni de
l’or « À l’épreuve par les chimistes, à dit Gustave Lanctot,
l’or se révéla pyrite de fer et les diamants du mica. Devant le creuset,
les espoirs du royaume avaient croulé en cataclysme. On ne pardonne pas au
rêve qui déçoit. Du grand œuvre de Cartier, de ses trois expéditions,
il ne survécut en France qu’un proverbe : Faux comme diamants du
Canada. Cartier cessa d’être le capitaine émérite, le grand explorateur
vers qui se tournaient les yeux de tout un peuple. » Et le Canada
n’intéressa plus personne en France pendant 50 ans, jusqu’à Champlain.
Cet insuccès eut
plusieurs causes. D’abord le caractère de l’homme et le personnage
qu’était Roberval. Nullement marin, mais soldat de carrière, il était
surtout courtisan comme le prouvent sa présence dans les troupes du maréchal
de La Marck et son portrait parmi les effigies des membres de la cour
de France. Qu’allait-il chercher en Amérique ? Probablement le moyen
de faire fortune, comme les conquistadores. Mais son humeur difficile, sa
rudesse lui avaient aliéné ses compagnons d’aventures. Et cette troupe
était fort mal composée : des gentilshommes, des courtisans comme lui
et même des femmes du monde et surtout un troupeau de criminels tirés des
prisons. Il était chargé de fonder une colonie catholique et il était
protestant. On l’a cru ingénieur parce qu’il se fit donner plus tard
l’exploitation des mines de France, mais il n’était nullement besoin
d’être ingénieur pour cela. Enfin, son voyage avait été très mal préparé.
La mauvaise administration de ses biens montre d’ailleurs qu’il
n’avait aucune des qualités nécessaires à un grand colonial.
Ruiné par sa
colonie canadienne, il se débattit dans de terribles difficultés. En 1544,
il comparaît devant la commission formée pour examiner ses comptes et ceux
de Jacques Cartier et ce dernier eut gain de cause. En 1555, les biens de
Roberval sont hypothéqués et son château menacé de saisie. Les lettres
patentes que le roi Henri Il lui avait données pour l’exploitation
des mines de France ne paraissent pas l’avoir enrichi.
Demeuré fidèle à
sa foi protestante, Jean-François La Rocque de Roberval fut une des
premières victimes des guerres de Religion. Au sortir d’une réunion
calviniste, une nuit de l’année 1560, il fut attaqué avec ses
coreligionnaires et tué au coin du cimetière des Innocents, à Paris. Les
débris de sa fortune passèrent à ses créanciers, son château de
Roberval fut racheté par son neveu Louis de Madaillan, fils de Charlotte de
La Rocque. Au xviiie
siècle ce château appartenait au prince de Soubise. En 1817, le château
de Roberval était devenu la propriété de M. Davène de Fontaine.
Complètement transformé, le château de Roberval ne conserve plus rien de
l’aspect qu’il avait au temps de Jean-François de La Rocque. Mais
ses papiers personnels y sont conservés. Publiés par H. P. Biggar,
ces documents ont révélé une partie de la vie de l’homme qui, au xvie
siècle, tenta de coloniser le Canada.
Ce qui est curieux
dans le cas de Roberval est que sa personnalité et son aventure canadienne
ont laissé des traces dans la littérature française du xvie siècle.
Rabelais parle de lui et l’appelle Robert Valbringue, la reine de Navarre
à raconté l’histoire romanesque de sa parente Marguerite de La Roque,
André Thevet donne de précieux renseignements sur lui et sur sa colonie,
les poètes de cour Clément Marot et Michel d’Amboise lui ont dédié des
œuvres. Enfin, un poème en latin, d’inspiration protestante, appelé Robervalensis
Epitaphium, fait partie d’un recueil anonyme de poésies conservé
à la Bibliothèque nationale, à Paris. Cette œuvre rappelle le voyage de
Roberval au Canada et son assassinat en 1560.
On à pu identifier
quelques compagnons de Roberval, parmi lesquels, toutefois, il faut
distinguer ceux qui allèrent librement au Canada et les criminels tirés
des prisons et forcés de s’embarquer.
Parmi les
gentilshommes qui furent du voyage, on peut identifier à coup sûr Paul
d’Aussillon de Sauveterre grâce à un document où son prénom, son
patronyme et son nom de terre sont inscrits : la lettre de rémission
du 9 septembre 1542. Aussillon de Sauveterre était un marin et
commandait l’Anne, l’un des
trois vaisseaux de Roberval. C’est lui que son chef enverra avec
Guignecourt demander des secours au roi. Il appartenait à la famille
d’Aussillon, seigneuresse de Sauveterre et de La Cabarède, en
Languedoc, évêché de Castres.
Longueval, également,
peut être identifié : Robert de Longueval, seigneur de Thenelle, était
parent de Roberval car il avait épousé la fille de Catherine de La Roque
et de Robert de Hangard. Il était gentilhomme de la Chambre du roi.
Longueval fut de l’expédition du Saguenay ou Noirefontaine et Le Vasseur
se noyèrent.
Les autres
compagnons de Roberval ne peuvent être d’identification assurée.
Pourtant, on peut croire que Nicolas de Lespinay est le même que ce Nicolas
de Lespinay qui, fils de Hutin de Lespinay, seigneur de La Neuville,
rend hommage pour cette seigneurie au duc d’Orléans, comte de Clermont,
en Beauvaisis le 28 avril 1545. Nicolas de Lespinay épousa Marie
de Caulincourt en 1550. – Noirefontaine pourrait être des
Noirefontaine, seigneurs Du Buisson en Champagne. – Guignecourt
(Guignicourt) est peut-être de la famille de Guignicourt, seigneur de La Motte
près de Laon. Le Beauvaisis, la Champagne, la ville de Laon sont
proches du château de Roberval. – Quant à Jean de La Salle,
serait-il Jean de Lartigue, seigneur de La Salle, qui fut gentilhomme
de la reine Marguerite de Navarre ? Les Lartigue étaient une famille
de Gascogne, région où Jean-François de La Rocque à eu des terres
et des parents.
H. P. Biggar
à identifié une quinzaine des criminels tirés des prisons par Roberval en
vertu de lettres royales en 1541. M. Robert Marichal a ajouté sept
noms à la liste. Ces personnages de réputation déplorable sont tous morts
au Canada ou revenus en France. Parmi eux, le seul qui mérite une mention
est Pierre Ronsard à cause du rôle qu’il à pu jouer au cours de l’expédition.
Car, si Blarye, dit Titailt, meurtrier, Jacques Le Gall, voleur, Louis
de Villaine, assassin, Le Page, dit Chaudron, cuisinier de la duchesse
de Nevers et assassin, n’ont pas eu d’influence sur le destin de la
colonie de Roberval, Pierre Ronsard semble avoir tenu un emploi tout au
moins curieux dans l’expédition.
Ce Pierre Ronsard, né
vers 1480, avait une soixantaine d’années lorsque Roberval le sortit de
prison. Maître des monnaies de Bourges, il était condamné pour
falsification de pièces et « altération des monnaies ». Mais
c’était un technicien et Roberval avait besoin de lui, attendu, dit la
lettre royale du 31 mars 1541, « que le dit Ronsard pourrait
grandement servir le dit de La Roque au voyage à faire par luy es pays
trans-marins ». Ce qui démontre que le but de Roberval en allant au
Canada fut surtout d’y trouver des métaux précieux. C’est peut-être
Ronsard qui « essaya » les pierres ramassées au Saguenay et qui
les déclara de l’or. Et ainsi, écrit R. Marichal, Ronsard serait le
véritable responsable de l’immense désillusion qui allait enrayer
pendant un demi-siècle la colonisation du Canada.
AN, E, 191, 193 ; N.X 2 A91 ; Z1b,
32.— Archives du Vatican, 57.— Archivo de Indias (Sevilla), 2.—
Archivo General en Simancas, Estado, 53,— BN, mss, Fr. 15 452–53
(« Le grand insulaire et pilotage d’André Thevet, Angoumoisin,
cosmographe du Roy, dans lequel sont contenus plusieurs plants d’isles
habitées et deshabitées et description d’icelles ») ; 20 291 ;
29 007 (P.O. 2 523) ; 30 612 (Carré d’Hozier 383) ;
31 096 (Cabinet d’Hozier 215).— Biggar, Documents relating
to Cartier and Roberval.— Charlevoix,
Histoire de la N.-F.— Hakluyt, Principal
navigations (1903–05), VIII : 283–289 (la seule relation rédigée
en anglais du voyage de Roberval de 1542, publiée pour la première fois en
1600).— Marguerite de Navarre, L’Heptameron des nouvelles
(Paris, 1559).— Mémoires des commissaires, I : 149 ; Memorials of
the English and French commissaries, I :205.—
Thevet, Cosmographie universelle.— Emmanuel Cathelineau,
D’une épitaphe sur Roberval, NF, VI
(1931) :302–312.— Hoffman, Cabot to Cartier.—
Lanctot, Histoire du
Canada, I : 98s., 101–107, 116, 413, Jacques Cartier
devant l’histoire (Montréal, 1947).— A.-J.-M. Lefranc,
Les navigations de Pantagruel (Paris, 1905).—
R. Marichal, Les Compagnons de Roberval, Humanisme et Renaissance,
I (1934) : 51–122.—
Robert La Roque de Roquebrune, Roberval, sa généalogie, son père et
le procès du maréchal de Gié, le portrait de Chantilly, RHAF, IX (1955–56) :
157–175.
MARTIN, ABRAHAM (dit « l’Écossais » ou « Maître Abraham »), pilote, né en France en 1589, mort à Québec le 8 septembre 1664.
Martin arriva en
Nouvelle-France vers 1620 avec sa femme, Marguerite Langlois, sa sœur Françoise
et son beau-frère Pierre Desportes (les parents d’Hélène Desportes).
Martin a pu être d’ascendance écossaise, ou il a pu prendre le
sobriquet, soit qu’il servît dans l’armée, soit qu’il fît partie
d’une organisation clandestine : ces noms étaient employés pour
masquer l’identité des déserteurs, ou celle des membres d’une
organisation illégale au cas où ses documents seraient saisis. Il est également
possible qu’on l’ait appelé ainsi parce qu’il avait accompli
plusieurs voyages en Écosse durant sa jeunesse. On n’est pas absolument sûr
qu’il ait été pilote officiel, encore qu’on lui ait parfois donné le
titre de « pilote du roi » de son vivant. En tout cas, il est
prouvé qu’il se livra à la pêche jusque dans le golfe du Saint-Laurent.
Les plaines
d’Abraham seraient ainsi appelées à cause de lui. Une anecdote
pittoresque rapporte que la « Côte d’Abraham » était le
sentier emprunté par Martin pour descendre à la rivière Saint-Charles
abreuver ses animaux. Son domaine comprenait 32 arpents (environ 48 acres)
en tout, 12 arpents octroyés par la Compagnie de la Nouvelle-France en 1635 et 20
reçus en cadeau du sieur Adrien Du Chesne, chirurgien
naval de Pierre Legardeur de Repentigny en
1645. Cette propriété fut vendue par la famille Martin aux Ursulines en
1667. Il est possible qu’il s’agisse du même Martin employé par Jean
de Biencourt et Du Gua
de Monts comme navigateur sur la côte de l’Acadie, bien qu’il fût
alors très jeune. Lorsque David Kirke
prit Québec en 1629 et laissa son frère Lewis
comme gouverneur jusqu’en 1632, Martin et sa famille demeurèrent
à Québec. Plus tard, Martin baissa dans l’estime de ses concitoyens,
lorsqu’il fut accusé de conduite répréhensible envers une jeune fille
de Québec. Il fut emprisonné le 15 février 1649 pour ce motif.
Les archives
indiquent qu’Abraham Martin et Marquerite Langlois eurent neuf ou dix
enfants. Anne Martin, née en France et mariée le 17 novembre 1635
à Jean Côté, n’était probablement Pas la fille d’Abraham. Eustache,
baptisé le 24 octobre 1621 et filleul d’Eustache
Boullé,
fut le premier Canadien de naissance. Marguerite, née le 4 janvier 1624
et mariée le 22 mai 1638 à Étienne Racine, eut de nombreux
descendants, y compris, les deux évêques Racine. Hélène, née le 21 juin 1627,
était la filleule de Samuel de Champlain.
Elle épousa d’abord Claude Étienne, en 1640, puis Médard Chouart Des
Groseilliers, le 3 septembre 1647. Charles-Amador*, né le 7 mars 1648,
filleul de Charles de Saint-Étienne
de La Tour, fut le second prêtre né au Canada. Il est possible
que le frère Dominique Scot, mentionné dans les Relations des
Jésuites comme s’étant rendu en Huronie encore jeune homme, ait
également été l’un de ses fils. On peut aussi supposer qu’un jeune
homme qui est désigné comme s’étant rendu en Huronie à la même époque
(1634–1635) fut Eustache Martin.
Coll. de manuscrits relatifs
à la Nouv.-France, I : 61.— JR
(Thwaites).— P.-B. Casgrain, La Fontaine d’Abraham Martin et
le Site de son habitation, MSRC IX
(1903), sect. i :
145–155.—
Dionne, Champlain.—
A. G. Doughty and G. W. Parmelee, The siege
of Quebec and the battle of the
Plains of Abraham (6
vol.,
Quebec, 1901),II :
289–309.— John
Knox, An historical journal of the campaigns
in North America for the years 1757,
1758, 1759 and 1760, ed. A. G. Doughty
(3 vol., Champlain Séc.,
VIII-X 1914–16), II : 97, note.— J. M. LeMoine, The
Scot in New France, an ethnological
study (Montreal, 1881).—
É.-Z. Massicotte,
Au sujet d’Anne Martin, BRH, XXVIII
(1922) :
116s.—
Léon Roy, Anne Martin, épouse de Jean Côté, BRH, XLIX (1943) : 203s.— P.-G. Roy,
La Ville de Québec.
DU GUA DE MONTS, PIERRE, explorateur, traitant, gouverneur de l’Acadie, fondateur du premier établissement permanent du Canada, né en 1558( ?) en Saintonge, probablement à Le Gua, mort en 1628 en France, probablement dans les Ardennes.
Fils de Guy Du Gua
et de Claire Gourmand, il épousa Judith Chesnel, dont il n’eut pas
d’enfant. Calviniste, de Monts se distingua dans les combats pour la cause
de Henri IV au cours des guerres de religion. Par la suite, le roi lui
octroya une pension annuelle de 1 200 couronnes et le poste de
gouverneur de la ville de Pons, en Saintonge, en reconnaissance de ses
services éminents.
De Monts semble
avoir fait plusieurs voyages au Canada pendant les dernières années du xvie
siècle, dont l’un avec l’expédition de Pierre Chauvin
de Tonnetuit
à Tadoussac en 1600. La France s’intéressait alors de plus
en plus au Canada comme colonie de peuplement aussi bien que
d’exploitation. Par suite du mauvais état des finances royales, on
abandonnait ce genre d’entreprises à des particuliers selon une entente
en vertu de laquelle ils devaient fonder des établissements en
Nouvelle-France en échange du droit exclusif à la traite avec les Indiens.
On n’avait fait que peu de tentatives d’établissement jusqu’à de
Monts et toutes avaient échoué. En 1603, de Monts acceptait du roi le même
privilège de la traite contre l’obligation d’établir des colons. Aux
termes de sa commission, il recevait le titre de lieutenant général
« des côtes, terres et confins de l’Acadie, du Canada et autres
lieux en Nouvelle-France » pour y établir 60 colons par an et gagner
les Indiens à la foi chrétienne.
De Monts se mit immédiatement
à organiser une compagnie de traite. Les marchands de Rouen, Saint-Malo, La Rochelle
et Saint-Jean-de-Luz qui consentaient à acheter des actions étaient invités
à en faire partie. Grâce à la promesse de bénéfices considérables,
plusieurs devinrent associés, si bien que, le 8 février 1604,
voyait le jour une compagnie puissante au capital de 90 000ª Le principal
collaborateur était le Hollandais Cornelis (Corneille) de Bellois, marchand
à Rouen, mais de Monts lui retira sa confiance lorsque le neveu de Bellois,
Daniel Boyer, fut pris en flagrant délit de traite illégale en 1606. Ayant
ainsi les moyens d’équiper une expédition, de Monts fit affréter des
navires, acheta les approvisionnements nécessaires et recruta des
participants aussi bien protestants que catholiques. C’étaient des hommes
de métiers très divers : artisans, architectes, charpentiers, maçons
et tailleurs de pierre, soldats et vagabonds, auxquels s’étaient joints
plusieurs nobles dont les motifs pour rallier l’expédition variaient du désir
de faire fortune à celui d’acquérir de nouvelles terres pour la France
(comme dans le cas de Jean
de Biencourt de Poutrincourt), et de deux ministres du culte, l’abbé
Nicolas Aubry
et un pasteur. De Monts invita à s’embarquer avec lui Samuel de
Champlain, qui agit dans ce voyage comme géographe et cartographe [V. Champlain].
Au début du
printemps de 1604, de Monts expédia trois navires pour faire la traite des
fourrures dans le Saint-Laurent. En même temps, on hâtait l’affrètement
des deux navires dont lui-même et son groupe se serviraient pour explorer
et coloniser. Le premier de ces navires, commandé par François Gravé
Du Pont et piloté par le capitaine Timothée, quitta le
Havre-de-Grâce (Le Havre) le 7 mars, à en croire Lescarbot. De
Monts suivit dans le navire du capitaine Morel le 10 mars. Il arriva le
8 mai au cap de La Hève (La Have) sur la côte de la
Nouvelle-Écosse, où il attendit Gravé, qui voulait juger de l’étendue
du monopole de de Monts avant de se joindre à son chef. Quelques jours après
son arrivée, de Monts découvrait et capturait la Levrette de Jean
Rossignol qui se livrait à la contrebande dans cette région. Comme
Rossignol et plusieurs marchands de Rouen avaient affrété ce navire et
obtenu la permission de pêcher au large des côtes de la « Floride »,
ils intentèrent un procès à de Monts qui, en 1608, convint de rembourser
à Rossignol les frais qu’il avait encourus pour récupérer son navire,
et de lui verser 9004 en dédommagement des pelleteries qu’il avait
saisies. De Monts nomma Port-Rossignol le lieu où il avait effectué la
capture. Le lendemain, alors qu’ils exploraient une baie avoisinante,
un des moutons, tombé à la mer, s’y noya, ce qui porta de Monts à
nommer cet endroit Port-au-Mouton. De Monts décida d’y rester tandis que
son secrétaire Jean Ralluau
et Champlain exploraient la côte au sud de la baie Française (baie
de Fundy) dans la chaloupe du navire. Au retour des deux hommes, on mena le
navire à la baie Sainte-Marie, à l’entrée de la baie Française, où on
le laissa encore une fois, tandis que de Monts et Champlain exploraient ces
eaux inconnues. Ravis du pays dont ils exploraient la côte, de Monts et
Champlain aimèrent particulièrement la magnifique région connue
maintenant sous le nom de bassin d’Annapolis. Poutrincourt devait plus
tard exprimer le désir d’obtenir cet endroit afin de s’y installer avec
sa famille. Immédiatement, de Monts lui concéda la région du bassin, don
que le roi devait approuver par la suite. Les explorateurs continuèrent à
remonter la baie, à la recherche d’un emplacement pour leur colonie et
d’un gisement de minerai que Jean Sarcel
de Prévert avait signalé dans cette région l’année précédente.
C’est ainsi qu’ils arrivèrent à Chignictou (Chignecto), puis se dirigèrent
vers l’Ouest pour longer la rive du Nouveau-Brunswick. Le 24 juin,
ils entrèrent dans l’embouchure d’un grand fleuve qu’ils nommèrent
le Saint-Jean, en l’honneur du saint dont c’était la fête ce jour-là.
La crainte des Indiens les incitait à rechercher, pour s’établir,
un endroit qui fût facile à défendre. Ils continuèrent donc vers
l’Ouest le long de la côte, puis traversèrent la baie de Passamaquoddy où
ils pénétrèrent dans un fleuve, pour arriver, probablement le 26 juin,
à une île que de Monts et ses compagnons jugèrent apparemment convenir à
leur premier établissement.
L’île
Sainte-Croix (Dochet Island), ainsi qu’on la nomma par la suite, fut
choisie à cause de sa situation centrale, de son excellent mouillage, et
parce qu’elle était facile à défendre ; de plus, il restait peu de
temps pour les préparatifs de l’hivernage. Angibault, dit Champdoré,
pilote de l’expédition, partit pour porter l’ordre aux deux navires et
au reste des hommes de se rendre de la baie Sainte-Marie (St. Mary’s Bay)
à Sainte-Croix. Le travail commença presque tout de suite et avança
à une allure qui dénote la minutie des préparatifs que de Monts avait
faits en France ainsi que la vigueur avec laquelle il dirigeait ses hommes.
D’après un plan dressé par Champlain, on construisit une douzaine de
maisons autour d’une cour, réunies à certains endroits par une
palissade, de sorte que l’ensemble ressemblait à un fort. Il n’est pas
sans intérêt de noter que certaines de ces maisons furent bâties en
partie à l’aide de bois apporté de France. En outre, on édifia des dépendances
telles qu’un magasin, une cuisine et un réfectoire où l’on pouvait se
tenir entre les repas. L’établissement comprenait aussi une chapelle
catholique. Tandis que les travaux de construction allaient bon train, on
plantait des jardins dans l’île et sur la terre ferme en face. On y sema
le premier blé à être récolté en Nouvelle-France.
Pourtant, la saison
était déjà avancée, de sorte que les récoltes durent être assez
pauvres cette première année. Il en résulta une situation d’autant plus
grave que l’hiver se révéla exceptionnellement dur. La première
neige tomba le 6 octobre 1604 et l’on dit qu’elle avait encore
de trois à quatre pieds d’épaisseur à la fin d’avril. Ce qui était
encore pire, c’est que le fleuve fut tellement encombré de glaçons
qu’il devenait dangereux, et parfois impossible, de le traverser. L’île
se transformait en prison. Les approvisionnements d’aliments frais épuisés,
on en était réduit à la viande salée. L’eau fraîche était rare et il
faillait la remplacer par la neige fondue. À cause de la mauvaise
alimentation et de l’oisiveté forcée, le scorbut se répandit parmi le
groupe et presque la moitié des hommes en moururent.
Le printemps
mit fin aux misères de cette courageuse petite troupe. En mars 1605, les
Etchemins de Passamaquoddy commencèrent à s’y présenter pour offrir de
la viande fraîche à échanger. Bientôt les hommes les plus robustes de
l’expédition purent se mettre à chasser le gibier eux-mêmes. Avec la
saison des chaleurs arrivèrent de France les navires de ravitaillement,
avec, à bord, 40 hommes sous les ordres de Ralluau et de Gravé Du Pont
pour assurer la relève. De Monts décida alors de transporter l’établissement
ailleurs. Il envoya Champlain en exploration sur les côtes de la
Nouvelle-Angleterre, avec Panounias et sa femme qui devaient lui servir
d’interprètes et de guides, mais Champlain ne put lui présenter un
rapport favorable sur les possibilités d’établissement dans ces régions.
Le commandant ordonna alors de démolir les maisons puis de les
transporter par bateau au bassin d’Annapolis pour y élever l’habitation
de Port-Royal, non loin de l’actuelle Annapolis. Ayant mis les travaux
bien en train, de Monts se prépara à passer en France parce que les
nouvelles venues de la métropole indiquaient que sa compagnie de traite se
trouvait en difficultés financières et que son monopole était menacé. Il
laissa la direction à Gravé, vu que M. d’Orville, gentilhomme
d’une certaine distinction qui s’était joint à l’expédition et
aurait dû remplir cette fonction, souffrait des suites du scorbut. Il était
entendu que Champlain poursuivrait les explorations.
De Monts partit pour
la France en septembre 1605, en prenant avec lui les survivants de l’hiver
passé à l’île Sainte-Croix, sauf trois, Fougeray, Champdoré et
Champlain. À la suite d’une traversée de 31 jours, il apprit que
plusieurs marchands qui ne faisaient pas partie de la compagnie s’efforçaient
de faire annuler son monopole. Il décida sans tarder de rester en France
afin de mieux défendre les intérêts de sa compagnie.
Le 13 mai 1606,
ayant obtenu l’appui des célèbres marchands de La Rochelle, Macain
(ou Macain) et Georges, il envoya en Acadie un navire chargé
d’approvisionnements et d’un nouveau groupe d’hommes, notamment Jean
Ralluau, Marc Lescarbot et le jeune Charles
de Biencourt, sous le commandement de Jean de Poutrincourt. Ce
dernier avait pour consigne de prendre la direction de la colonie de
Port-Royal et de continuer à chercher au Sud un meilleur emplacement. Ce
groupe arriva tard (à la fin de juillet), pour découvrir que des
contrebandiers basques avaient déjà pris la plus grande partie des bonnes
pelleteries.
À Port-Royal, Gravé
Du Pont put signaler le succès qu’avait obtenu la culture du blé et
d’autres plantes alimentaires, bien qu’il se fût lui-même consacré
surtout à l’exploration, mais 12 hommes étaient encore morts du scorbut
pendant l’hiver de 1605–1606. Malgré les autopsie qu’il avait faites,
le médecin Guillaume Des Champs n’avait pu découvrir la cause de cette
terrible maladie. L’année suivante, on fonda l’ordre de Bon Temps pour
occuper et distraire les hommes. À cause de cela, et aussi grâce à la douceur
de l’hiver, le scorbut ne fit que sept victimes, mais le printemps
devait apporter de mauvaises nouvelles.
De Monts annonçait,
dans une lettre qu’apporta Jean Ralluau en 1607, que l’opposition des
marchands de Saint-Malo qui n’étaient pas compris dans le monopole, ainsi
que celle du duc de Sully, et les intrigues de la corporation des chapeliers
de Paris, avaient amené le roi à annuler le privilège dont il jouissait.
Champlain, Poutrincourt et les autres devaient rentrer en France. À
l’automne, la Compagnie de Monts fut liquidée. Le bilan définitif révéla
que, pendant ses trois années d’activité, ses recettes avaient été élevées
mais les frais encore plus élevés. Les pertes de de Monts, à elles
seules, a-t-on prétendu, s’élevaient à 10 000ª. Cet échec provenait surtout du
volume du commerce illicite des fourrures. En 1604 seulement, par exemple,
au moins huit navires furent saisis pour avoir fait la traite sans permis
avec les Indiens, et il devait y en avoir plusieurs fois ce nombre qui ne se
firent pas prendre. Il faut se rappeler que ceux qui se livraient à ce
commerce illicite ne subissaient pas l’obligation imposée à de Monts de
fournir des colons et de les approvisionner.
Heureusement, de
Monts réussit à faire prolonger le monopole pour une autre année
(1607–1608), lorsqu’il eut promis d’établir un poste sur le
Saint-Laurent et de renouveler ses efforts pour coloniser les terres
nouvelles. Il recueillit de l’argent en vue d’une nouvelle expédition
organisée par Lucas Legendre. Elle comprenait trois navires, dont l’un
devait se rendre à Port-Royal (sous le commandement d’Angibault, dit
Champdoré), le deuxième vers le bas Saint-Laurent et le dernier vers Québec,
où devait se fonder un poste sous la direction de Champlain. L’entreprise
se solda par un modeste bénéfice, et, ce qui a plus d’importance, on réussit
effectivement à fonder l’établissement de Québec aussi bien comme poste
de traite que comme base d’exploration vers l’Ouest. Toutefois, le
monopole ne fut pas renouvelé à la fin de l’année 1608, en partie à
cause du peu de succès qu’avait remporté la colonisation sous ce régime
en vigueur depuis 1600. La traite des fourrures fut ouverte à tout le
monde. L’abolition du monopole valut à de Monts 6 000ª
de dédommagement, mais cette somme ne lui fut jamais versée. Néanmoins,
lui-même et ses associés, Collier et Legendre, décidèrent de continuer
leurs opérations. Elles se divisaient, en gros, en deux phases :
Champlain devait poursuivre les explorations et commander le poste de Québec,
tandis que Gravé Du Pont se chargeait de la traite. C’est pendant la
saison de 1611 que de Monts fit expédier en France une cargaison de chêne,
premier bois d’œuvre exporté du Canada. Jusqu’à l’automne de la même
année, de Monts envoya régulièrement des navires chargés
d’approvisionnements pour les colons, et de marchandises de traite. Le poste
de Québec fut maintenu ; on entra en contact avec de nouvelles nations
indiennes et l’exploration du pays se poursuivit, cependant que les autres
traitants pouvaient participer à ce commerce sans encourir tous ces frais.
À cause des pertes qu’entraînait leur exploitation, les deux associés
de de Monts constatèrent qu’ils ne pouvaient plus maintenir le poste de
Québec. Animé de sa foi sans bornes dans l’avenir du pays et convaincu
de l’importance de l’exploration entreprise par Champlain, de Monts était
décidé à ne pas abandonner Québec. Il racheta donc la part des autres.
En 1612, Champlain
et de Monts réussirent à faire octroyer le titre de vice-roi au comte de
Soissons, puis au prince de Condé. Grâce à leur protection, le sieur de
Monts organisa une compagnie dotée de certains privilèges. À cette époque,
les droits qu’il possédait en Acadie avaient été cédés à la marquise
de Guercheville [V. Biard
et Jean de Biencourt],
de sorte qu’il devait borner son effort au Canada où les nouveaux associés
avaient obtenu le monopole. Il continua à participer activement au commerce
du Canada et à favoriser l’exploration et la colonisation du pays
jusqu’en 1617. Il se retira alors dans son château des Ardennes, tout en
restant, jusqu’en 1622, actionnaire de plusieurs compagnies qui se succédèrent.
Cette année-là, lui et Cornelis de Bellois devinrent associés dans celle
de Montmorency.
Malgré l’immense
apport de cet homme clairvoyant à la mise en valeur du pays, les historiens
du Canada lui ont rarement accordé la place qui lui revient. C’est
pourtant lui qui a rendu possibles tant des réalisations de Champlain, et
qui, obéissant à la noble impulsion de créer une France nouvelle en Amérique,
a fondé ici la première colonie permanente. Parce qu’il ne s’intéressait
au commerce qu’en tant que source nécessaire des fonds qu’exigeaient la
colonisation et la découverte, il a sacrifié son gain personnel afin
d’atteindre un objectif plus élevé, dans la poursuite duquel Champlain
fut son allié indéfectible. Depuis le jour où avec sa vaillante troupe il
s’établit dans l’île Sainte-Croix, le continent n’est jamais resté
sans une colonie européenne. C’est de Monts qui a démontré que les gens
d’Europe pouvaient vivre ici à demeure et s’y livrer avec succès à
l’agriculture.
Bien plus, il a
contribué à faire connaître davantage le Canada en Europe. Il avait
rassemblé une collection d’animaux, et d’oiseaux, de portraits
d’Indiens, d’objets façonnés par ceux-ci et d’autres curiosités.
Poutrincourt apporta une partie de cette collection en France, en 1604, et
de Monts y transporta le reste en 1605. L’humaniste distingué qu’était
Nicolas de Peirese examina ces objets et les descriptions qu’il en a données
figurent parmi les premières que nous possédions de certains animaux ou
oiseaux de l’Amérique du Nord. La direction énergique, l’appui et
l’encouragement que de Monts accordait à l’exploration, dont il a été
par la suite rendu compte dans les écrits d’hommes tels que Champlain et
Lescarbot, représentent un apport d’une valeur inestimable. Au sujet de
la tâche entreprise par de Monts pour favoriser la colonisation, pour
explorer le pays et pour accroître le commerce, Lescarbot écrit dans la dédicace
de son Adieu à la France (1606) :
De Monts, tu és celui de qui le haut courage
A tracé un chemin à un si grand ouvrage :
Et pource de ton nom malgré l’effort des ans
La feuille verdoyra d’un éternel printemps.
Le gouvernement
français eût-il maintenu son monopole, les entreprises du sieur de Monts
en Acadie et au Canada auraient bien pu réussir pleinement, au lieu de
rester en deçà des objectifs qu’il s’était fixés. À plusieurs égards,
le monopole de la traite des fourrures était bien conçu à l’époque
pour la mise en valeur du pays, puisqu’il donnait une assurance
raisonnable de bénéfices assez considérables pour rembourser les frais de
fondation des établissements et pour assurer aux associés de la compagnie
un placement rémunérateur, tout en imposant des obligations désirables au
sujet de la colonisation. Pourtant, les dirigeants de la France ne se préoccupaient
guère d’appuyer efficacement les compagnies de commerce. Des navires
espagnols, hollandais et surtout français en nombre appréciable défiaient
sans grand risque le monopole, ce qui réduisait énormément les bénéfices
de la traite. Au surplus, la jalousie régnait, l’intrigue n’avait de
cesse, si bien que de Monts vit son monopole, accordé pour une durée de
dix ans, révoqué sans raison valable au bout de trois ans. Le régime
du monopole, en mettant les choses au mieux, n’aurait probablement donné
que de modestes bénéfices à cause des frais élevés de l’établissement
des colons, de la quantité d’approvisionnements qu’il fallait importer,
du coût de construction et d’entretien des postes fondés aussi bien pour
la traite que pour la protection des colons, sans compter les frais généraux
d’une compagnie telle que celle de de Monts. Cependant, les documents font
nettement ressortir que de Monts ne s’intéressait au négoce qu’en tant
que moyen d’établir un nouveau domaine pour la France dans ce grand pays
étrange situé au delà de l’Atlantique. Si ce but a été finalement
atteint, c’est en grande partie à de Monts qu’on le doit.
AN, Minutier, XXIV : 229, 232.— Champlain,
Œuvres (Biggar).— Lescarbot, Histoire (Grant).— Mémoires des commissaires, I : 32s., 67, 138, 140, 142,
143, 147, 148, 170 ; IV : 101, 107, 112, 115, 116, 133, 145,
166–170, 250s., 253, 261–269, 335s., 342, 450 ; Memorials
of the English and French commissaries,
I : 106, 107, 143, 195, 197–199, 203,
204, 222, 303, 311, 319, 321, 347, 387–389, 391, 439.— Biggar, Early
trading companies.— Ganong, Historic sites in New Brunswick,
262–266.— Édouard-H. Gosselin,
Documents authentiques et inédits pour servir
à l’histoire de la marine normande
et du commerce rouennais pendant les XVIe
et XVIIe siècles (Rouen, 1876), 18s. ;
Précis analytique des travaux de l’Académie
de Rouen (Rouen,
1871–72), 331.— Francis W. Gravit, Un Document inédit
sur le Canada : raretés rapportées du Nouveau-Monde par M. de
Monts, RUL, I (1946–47) * 282–288.— Pierre
Du Gua, sieur de Monts : records :
colonial and “Saintongeois”, ed.
W. I. Morse (London, 1939), reproduit une documentation excellente
sur le sujet.
Pierre Du Gua de Mons
Par GILLES BOILEAU, GÉOGRAPHE
Du Gua de Mons a été injustement oublié. Premier colonisateur de la Nouvelle-France du dix-septième siècle, il inaugure une oeuvre qui ne sera plus abandonnée: le Port-Royal de 1605-1606 est demeuré avec raison l'illustration d'une époque enthousiaste et heureuse; la fondation de l'Acadie est de lui, comme aussi le retour de la France dans le Saint-Laurent: c'est lui qui, à ses frais, envoie Champlain construire l'Habitation de Québec et qui en assure le maintien jusqu'en 1612; même par la suite, sous le règne des vice-rois et jusqu'à sa mort (survenue entre 1628 et 1632), il contribue à former des sociétés de commerce, il encourage éloquemment Hébert dans son émigration; contre ses collègues, il soutient Champlain: sans de Mons, on peut présumer qu'il n'y eût pas eu Champlain. L'histoire canadienne s'est montrée fort ingrate pour lui: dans une carte de 1613, le sommet du Cap-aux-Diamants portait le nom de Du Gas, qu'on a bientôt laissé tomber; et aucun accident géographique de première grandeur ne rappelle aujourd'hui ce de Mons qui fut l'un des fondateurs de la Nouvelle-France.*
Marcel Trudel
Histoire de la Nouvelle-France
Montréal, Fides, 1966
Le grand historien a raison. Sans Pierre Du Gua de Mons, Samuel de Champlain
n'aurait peut-être pas été celui qu'il fut. Et pourtant on en parle peu.
Monument
à Pierre du Gua de Mons, à Annapolis, Nouvelle-Écosse.
Cahiers de la Société historique acadienne, 1994.
Dans le cadre d'une émission intitulée «Sur les pas de Champlain» et diffusée sur les ondes de France-Culture (Paris, le 20 octobre 2003), le présentateur expliquait qu'il s'agissait là «d'une façon de s'interroger sur la figure de ce cartographe devenu découvreur d'un nouveau monde et fondateur de cités - et de se demander également pourquoi de tous les inventeurs de la Nouvelle-France, Champlain est peut-être aujourd'hui le plus célébré au Canada et au Québec».
Surtout réalisées à Québec, à Baie Sainte-Catherine et à Tadoussac, de nombreuses entrevues furent consacrées à Champlain et aux Amérindiens... descendants de ceux avec qui Champlain signa une première alliance. M. le professeur Michel Tétu, présenté comme le directeur de l'«Année francophone internationale» parla abondamment de l'oeuvre de Champlain en Nouvelle-France. Il souligna entre autres que «les commémorations de Champlain ont toujours été importantes un peu partout... on a célébré d'autres gens, on a célébré Jacques Cartier bien sûr, mais Champlain est sûrement le plus important parce que c'est lui qui a fondé Québec, mais les Québécois ne sont pas seuls à fêter Champlain puisque les Acadiens le font et vont le faire l'année prochaine; ils sont très fiers de fêter Du Gua de Mons et Champlain, mais Du Gua de Mons on en parle un peu même si c'était le patron de l'expédition alors qu'on va célébrer davantage Champlain.»
Tout au long de l'émission, le nom de Pierre du Gua de Mons ne fut guère mentionné, et quand il le fut, ce ne fut que fort timidement par l'historien Jacques Lacoursière qui souligna qu'en 1603 Du Gua de Mons avait fait appel à Champlain en tant que cartographe et en raison de ses grandes connaissances de la nature. Parlant de la fondation de Québec, Lacoursière dit «il ne faut pas oublier qu'en 1608 Champlain va aller s'établir à Québec comme représentant de Pierre Du Gua de Mons... un peu comme son lieutenant...»
Tout comme Champlain, Pierre du Gua de Mons est né en Saintonge. Le premier à Brouage, le second, dit-on, à Royan. Dans sa ville natale, on ne l'a pas oublié et au moment où l'on fête, sur les rives du Saint-Laurent, Samuel de Champlain, le «lieutenant» de Du Gua de Mons, à Royan on fait des plans pour le «ressusciter» comme en font foi ces quelques lignes tirées du quotidien bordelais Sud-Ouest dans son édition du 27 octobre 2003. Le titre utilisé par le journal est fort révélateur. On remarquera cependant que l'auteur de cette chronique confond la fondation de Québec (ou de l'Acadie) avec celle du Canada.
Ressusciter Du Gua de Mons
À l'approche du quatre-centième anniversaire du Canada, un comité local oeuvre pour honorer ce Royannais qui y fonda les premières colonies. À croire que seul un comité d'irréductibles royannais milite encore pour la mémoire de Dugua de Mons. Ce Pierre Dugua sieur de Mons, natif de Royan, fait lieutenant général du roi sur «les pays, côtes et confins de l'Acadie» en novembre 1603. Et qui s'en alla, flanqué de son illustre lieutenant Samuel Champlain, fonder les toutes premières colonies de la Nouvelle-France. L'île Sainte-Croix, puis, un détestable hiver plus tard, Port-Royal. Quatre ans plus tard, Québec. Aujourd'hui, le jeune Canada s'apprête à célébrer avec faste ses quatre cents ans et honorer ses héros.
Sans Dugua. Ou presque. Les livres d'histoire n'ont pas retenu l'homme. Parce que les Jésuites qui accompagneront les premiers émigrants n'avaient que faire de cet aventurier huguenot. Parce que lui-même n'a pas daigné laisser le moindre écrit. Voilà le «défi» du «comité de Royan pour le 400e anniversaire de la fondation de l'Acadie et de Québec»: «Pour que la mémoire de Dugua ne soit pas oubliée et prenne sa place dans l'histoire aux côtés de Champlain».
Royan est la ville natale de Dugua de Mons. C'est peu et beaucoup à la fois. Il l'a quittée jeune, il n'y est peut-être pas revenu. Son nom n'est pas ancré dans la mémoire locale. Mis à part une rue, une promenade et une stèle érigée devant la mairie de Royan. Porte drapeau des activités du comité, un documentaire a été tourné entre Royan et le Canada, l'an dernier, «sur les pas de Dugua de Mons». Un timbre en son honneur sera émis en juin 2004. à la fois en France et au Canada. Une faveur quémandée par Annapolis Royal, avec laquelle Royan a signé un protocole d'amitié.
L'habitation de Port-Royal, d'après un dessin de Samuel de Champlain (1613).
Il restera à porter ses efforts sur la province la plus importante qu'est Québec, sans attenter à la mémoire de Champlain. Il est injuste que Champlain occupe toute la place», répète-t-on. Le chemin est encore long. Il y a quelques années, une association d'échanges franco-québécoise ne voyait-elle pas en Dugua un méprisable «trafiquant de fourrures». Le roi lui en avait confié le monopole...
Dans un document d'information consacré aux projets de Célébrations nationales pour l'année 2003, le gouvernement français, par la voie du ministère de la Culture, annonce qu'il va célébrer «la présence française en Amérique du Nord». Le communiqué, même s'il souligne la participation de Du Gua de Mons à ce voyage, a néanmoins pour titre «Voyage de Champlain au Canada en 1603».
Et même si presque tous les historiens reconnaissent que Pierre Du Gua de Mons a joué un rôle essentiel dans la mise en place de la colonie, on n'en continue pas moins dans presque tous les milieux à l'ignorer ou du moins à le maintenir dans l'ombre de Champlain.
Dans Le Soleil du 22 février 2003, Marc Beaudoin et Roger Vallières rappellent une affirmation solennelle de l'historien français Émile Ducharlet... «parler de l'oeuvre de Champlain sans mentionner la part prise par Dugua de Mons relèverait d'une totale méconnaissance de l'histoire ou de la plus invraisemblable mauvaise foi».
L'île Sainte-Croix, d'après un dessin de Samuel de Champlain (1613).
Mais pourquoi donc un tel ostracisme ? Serait-ce, comme le laissent entendre MM. Beaudoin et Vallières, que les premiers historiens de la colonie - les Jésuites entre autres - auraient pu ignorer malicieusement et volontairement le huguenot Du Gua de Mons.
Mais qui était donc ce Pierre Du Gua de Mons et que lui doit-on?
Après plusieurs vaines tentatives, notamment sous François 1er, pour établir une Nouvelle-France en Amérique du Nord, Henri IV reprit le flambeau. Les échecs vinrent dru. Après avoir tenté d'unir les riches et puissants marchands de Rouen et de Saint-Malo afin de les faire travailler ensemble et soutenir dans ses efforts Pierre Chauvin à qui il avait consenti le monopole du Saint-Laurent. Mais Chauvin meurt. Le marquis de La Roche, qui a établi une colonie à l'île de Sable, souhaitait bien hériter du monopole, mais le roi n'a guère confiance en ses projets.
Heureusement! C'est le commandeur Aymar de Chastes qui prendra la relève de Chauvin. Le nouveau titulaire du monopole envoie une expédition dans le grand fleuve sous le commandement de François Gravé. C'est à titre d'observateur que Champlain est de l'équipage. On signe une première alliance avec les «Sauvages» de Tadoussac. Partis de Honfleur le 15 mars 1603, les navigateurs sont de retour dans le port du Havre-de-Grâce le 20 septembre. À peine avaient-ils mis pied à terre, ils apprennent une triste nouvelle: Aymar de Chastes est mort lui aussi.
En Amérique du Nord, au début du XVIIe siècle, le territoire est à prendre et la colonisation à faire. Même si le «pays» du Saint-Laurent est assez bien connu, on hésite toujours sur le lieu où pourrait naître et s'épanouir cette Nouvelle-France. En plus des rives du Saint-Laurent, comme le souligne Marcel Trudel, «de Terre-Neuve à la Floride, tant de lieux les plus divers pouvaient accommoder une colonie française». Et parmi ces lieux, il y a l'Acadie.
C'est à Pierre Du Gua de Mons que reviendra la lourde et gratifiante responsabilité de tenter de «prolonger» la France en terre d'Amérique. Au moment où Henri IV fait appel à lui, Du Gua de Mons, un calviniste, est gouverneur de la ville de Pons, après s'être particulièrement distingué au cours des guerres de religion. Les coffres de l'État étant plutôt mal garnis, le Roi sollicite la collaboration de ceux qui sont susceptibles de réunir autour d'eux les conditions pouvant assurer le succès de l'entreprise de colonisation. Mais en échange, il faut consentir des avantages et des privilèges. On sait qu'il était déjà venu à Tadoussac en 1600.
Une lourde responsabilité
En 1603 - en janvier selon les uns, en novembre selon d'autres - Pierre du Gua de Mons reçoit de l'amiral Montmorency une commission l'autorisant à mettre sur pied et à diriger une entreprise maritime. Il en profitera pour annoncer au roi son intention de poursuivre la découverte de la côte acadienne et d'y installer un peuplement. En plus de lui donner autorité sur une large bande de terres, de Terre-Neuve à la Virginie, le roi lui consent surtout un monopole de dix ans sur la traite avec les Sauvages. C'était là le moyen par lequel Du Gua de Mons allait pouvoir assurer la survie de son entreprise... mais en échange de ce privilège il devra amorcer le peuplement de l'Acadie en y amenant cent personnes par an. Ces privilèges ne s'étendaient toutefois pas aux pêcheries. On viendrait encore de plusieurs pays d'Europe pêcher sur les grands bancs et dans le golfe.
Du Gua de Mons créa sa compagnie en société avec des marchands de Rouen (où était le siège social), de Saint-Malo, de La Rochelle et de Saint-Jean-de-Luz, quatre grands ports de pêche hauturière. Mais comme les risques encourus étaient plus grands que prévus, le roi ramena de 100 à 60 le nombre de colons à établir. Après les échecs de Chauvin et d'Aymar de Chaste, Du Gua de Mons allait-il réussir? L'espoir était grand, compte tenu de la dimension d'un vaste domaine de commerce, s'étendant sur six degrés de latitude. Mais comment s'attaquer à une aussi vaste entreprise avec des moyens modestes et face à la rivalité des compagnies de marchands français entre elles. Il fallait aussi tenir compte de la présence sur l'Atlantique de quelques flottes étrangères à la recherche de colonies et de profits
Pour respecter les conditions imposées dans son entente avec le roi, Du Gua de Mons choisit de s'installer en Acadie plutôt que dans la vallée du Saint-Laurent. C'est ainsi que naîtra l'Habitation de l'île Sainte-Croix. Mais avant d'arrêter son choix sur l'île Sainte-Croix d'abord, puis plus tard - forcé par le destin en quelque sorte - sur Port Royal, Du Gua longea attentivement les rives de la baie Française (aujourd'hui la baie de Fundy). Champlain, dans ses récits raconte ce périple de découverte.
Quoi qu'il en soit, trois navires par lui affrétés avaient déjà quitté la France le 7 mars 1604 pour le Saint-Laurent afin d'y faire la traite des fourrures. Et c'est le 7 avril suivant que l'expédition fondatrice de Du Gua de Mons quitta le Havre-de-Grâce pour l'Amérique alors que deux autres navires prirent la mer pour des fins d'exploration et de colonisation, conformément à la commission royale qui lui avait été consentie. Du Gua de Mons se fait accompagner par Champlain. Entré dans la baie Française le 18 juin, Du Gua de Mons y navigua quelques jours avant de parvenir à «l'embouchure d'une rivière des plus grandes et profondes qu'eussions encore vues, que nommasmes la rivière Saint-Jean». Cela s'entend: c'était le 24 juin. De là, on passa rapidement à la baie de Passamaquody et à la rivière Scoudic qui devient la rivière Sainte-Croix. Laissons la parole à Champlain...
Champlain raconte l'île Sainte-Croix
De la rivière Saint-Jean, nous fûmes à quatre isles... Faisant l'ouest-nord-ouest trois lieues par les isles, nous entrasmes dans une rivière qui a presque demye lieue de large en son entrée, où ayant fait une lieue ou deux, nous y trouvasmes deux isles: l'une fort petite proche de la terre de l'ouest et l'autre, au milieu, qui peut avoir huit ou neuf cents pas de circuit, élevée de tous côtés de trois ou quatre toises de rochers, hors un petit endroit d'une pointe de sable et terre grasse, laquelle peut servir à faire briques et autres choses nécessaires. Il y a un autre lieu à couvert pour mettre des vaisseaux de quatre-vingt à cent tonneaux, mais il affiche de basse mer. L'isle est remplie de lapins, bouleaux, érables et chênes.
De soi, elle est en fort bonne situation et il n'y a qu'un côté où elle baisse d'environ quarante pas, qui est aisé à fortifier... les côtes de la terre ferme en étant des deux côtés éloignées de quelque neuf cents à mille pas. Il y a des vaisseaux qui ne pourraient passer sur la rivière qu'à la merci des canons d'icelle qui est le lieu que nous jugeâmes le meilleur, tant pour la situation, bon pays, que pour la communication que nous prétendions avec les Sauvages de ces côtes et du dedans des terres, étant au milieu d'eux: lesquels avec le temps on espérait pacifier et amortir les guerres qu'ils ont les uns contre les autres, pour en tirer à l'avenir du service et les réduire à la foi chrétienne.
Ce lieu est nommé par le sieur de Mons l'isle Sainte-Croix.
N'ayant trouvé lieu plus propre que cette isle, nous commençâmes à faire une barricade... Quelques jours après, nos vaisseaux étant arrivés et ayant mouillé l'ancre, chacun descendit à terre, puis sans perdre de temps le sieur de Mons commença à employer les ouvriers à bâtir des maisons pour notre demeure... L'on fit aussi un four et un moulin à bras pour moudre nos blés...
En route pour Port-Royal... et Québec
Le séjour sur l'île Sainte-Croix fut très pénible et la modeste entreprise fut un échec, d'où la nécessité de changer de lieu, ce que décida le sieur Du Gua de Mons. En racontant ce nouvel épisode, Champlain, dans ses récits, évoque clairement les principaux motifs qui poussèrent à la relocalisation: «froidures & mauvais yver». La situation en était une d'urgence. C'est encore Champlain qui le rapporte...
N'ayant trouvé aucun port qui nous fut propre pour lors, et vu le peu de temps que nous avions pour nous loger et bâtir des maisons à cet effet, ... Le sieur De Mons nous fit équiper deux barques que l'on chargea de la charpenterie des maisons de Sainte-Croix pour la porter au Port-Royal, à vingt-cinq lieues de là, où l'on jugeait y être la demeure beaucoup plus douce et tempérée. Le Pont (Dupont-Gravé) et moy partîmes pour y aller, où étant arrivés cherchâmes un lieu propre pour la situation de notre logement et à l'abri du norouet que nous redoutions pour en avoir été fort tourmentés. C'est là que l'expédition se fixa.
Ainsi donc on déménagea, forcés par les forces de la nature. Champlain demeura sur place mais Du Gua de Mons rentra en France en septembre 1605. Il y apprit avec regret que bon nombre de marchands concurrents avaient uni leurs efforts pour lui faire perdre son monopole. Il resta en France pour défendre ses intérêts et vit son monopole prolongé pour une courte période en échange de la promesse de créer un poste sur les rives du Saint-Laurent.
Mais en 1608 la traite des fourrures fut ouverte à tout le monde. Loin de se décourager, Du Gua de Mons confia à Champlain la création de Québec. En dépit de succès mitigés, il soutint fermement Champlain dans ses actions pour maintenir le poste de Québec et s'impliqua avec vaillance et détermination dans le commerce et la colonisation du Canada jusqu'en 1617 alors qu'il choisit de se confiner dans une vie plus paisible. Il se retira dans sa demeure des Ardennes. On lui devra toujours la création du premier établissement français permanent en Amérique.
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À propos de cette ingratitude manifestée par la mémoire canadienne à l'égard de Dugua de Mons que souligne à regret Trudel en note liminaire, précisons que dans un ouvrage publié en 1886 où il raconte ses «Promenades dans le golfe Saint-Laurent», Faucher de Saint-Maurice, alors qu'il vient d'entrevoir «Bersimis avec son joli village et son église» et qu'il vient de doubler la Pointe de Mons, juge utile de préciser dans une courte note que
la pointe de Mons est ainsi nommée en l'honneur de Pierre du Gua, sieur de Mons, l'infatigable explorateur des côtes de l'Acadie et le fidèle ami de Champlain. L'amiral Bayfield est le seul qui ait maintenu la véritable orthographe de ce nom. Presque toutes les autres cartes indiquent ce lieu sous le nom de Pointe des Mons, ce qui est un non-sens topographique.
Quelque part, sur la côte Nord, entre Baie-Comeau et Port-Cartier, il y a bien la Pointe-des-Monts...
Dans l'«Itinéraire topographique du Saint-Laurent, ses rives et ses îles», publié par le ministère des Communications en 1984, on trouve diverses explications, de nature autant topographique qu'historique. On semble admettre toutefois que Pierre-Georges Roy a raison quand il affirme «que le nom honore Pierre Du Gua de Mons, infatigable explorateur et fidèle ami de Champlain». Mais dans ce cas, pourquoi y mettre un «t»?
Afin de souligner le rôle véritable joué par Pierre Du Gua de Mons en Nouvelle-France et en particulier dans l'histoire de la ville de Québec, une plaque souvenir lui rendant hommage a été dévoilée en juillet 1999 sur l'un des quais du port de Québec. On en trouvera le texte en encadré.

